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Spiritualité Publié le 16/07/2026

Le jeûne : l'exercice de la volonté

Ce n'est pas une privation. C'est une décision.

On croit que le jeûne consiste à ne pas manger. C'est faux. Ne pas manger, c'est ce qui arrive à celui qui n'a rien. Ce n'est pas un jeûne, c'est une misère.

Le jeûne, c'est autre chose : la nourriture est là, à trois mètres, tu peux la prendre, personne ne t'en empêche — et tu ne la prends pas. Rien ne te retient sauf toi. Voilà pourquoi c'est un acte spirituel et non une diète. Ce qui est en jeu n'est pas ton ventre, c'est ta volonté.

Et si Dieu demande cela, ce n'est pas parce qu'Il a besoin que tu aies faim. Il n'a besoin de rien. C'est parce qu'il n'existe pas d'autre moyen de te faire découvrir, dans ton corps et non dans ta tête, que tu n'es pas obligé d'obéir à ce que tu désires.

Le Ramadan : la base

Il faut commencer par là, parce que c'est la forme la plus haute et la plus exigeante que l'humanité ait tenue à cette échelle.

Tant que le soleil est dans le ciel, on ne mange pas. On ne boit pas — pas même une gorgée d'eau. Du premier fil de lumière à l'aube jusqu'à ce que le disque disparaisse. Et cela, un mois entier, sans un jour de relâche.

Le plus beau, c'est l'horloge. Ce n'est pas une montre qui décide, ni un règlement, ni un homme : c'est le soleil. Le croyant regarde le ciel et le ciel lui dit quand. Il n'y a rien à négocier avec le ciel. On ne discute pas avec le soleil, on ne lui demande pas cinq minutes de plus. Cette obéissance-là est d'une pureté que nos règles humaines n'atteignent jamais.

Une vie entière, toutes les saisons

Et il y a cette chose que le calendrier lunaire produit, presque à l'insu de tous.

Le mois recule d'environ onze jours chaque année. Alors un enfant qui commence à jeûner connaîtra d'abord des Ramadans d'hiver — des journées courtes, une lumière basse, la faim qui n'a pas le temps de mordre, la rupture qui arrive à cinq heures. C'est presque doux.

Puis les années passent, et le mois avance lentement dans l'année. Un jour il arrive en été. Et là c'est autre chose : la chaleur, la soif, une journée qui n'en finit pas, seize ou dix-huit heures sans une goutte d'eau, le corps qui supplie dès le début de l'après-midi.

Personne n'échappe à sa part. Sur une vie, chacun aura jeûné dans le froid et dans le feu. Il n'y a pas de croyant qui ait eu de la chance. Le ciel distribue à tout le monde les mêmes hivers et les mêmes étés — c'est seulement l'ordre qui change. Et celui qui a tenu un Ramadan de juillet sait quelque chose que rien d'autre au monde ne lui aurait appris.

C'est ce qui fait de cette discipline une chose noble. Pas la performance : la fidélité. Un mois par an, toute une vie, sans marchander avec la saison qu'on a reçue.

Se vider pour se purifier

Il y a une image qui explique le jeûne mieux que tous les raisonnements.

Un corps qui reçoit sans arrêt ne se nettoie jamais. Il est occupé. Du matin au soir il traite, il digère, il range, il recommence — il n'a pas une heure à lui. Comme une maison où l'on entre et sort toute la journée : on ne peut pas la nettoyer, il y a toujours quelqu'un dedans.

Le jeûne fait le vide. Et dans le vide, le corps fait enfin ce qu'il n'avait jamais le temps de faire : il se retourne vers lui-même, il balaie, il évacue ce qui traîne. C'est vrai physiquement — le corps n'a jamais été fait pour manger sans interruption du réveil au coucher, il a été fait avec des trous, et ces trous sont des heures de ménage.

Mais l'important n'est pas là. L'important, c'est que la même chose arrive à l'âme.

Une âme qui reçoit sans arrêt — de la nourriture, du bruit, des images, des nouvelles, des désirs satisfaits à la seconde — ne se nettoie jamais non plus. Elle est pleine. Et une chose pleine ne peut rien recevoir. C'est pour cela que la prière est différente quand on jeûne : ce n'est pas qu'on prie mieux, c'est qu'il y a enfin de la place.

Se vider n'est pas se punir. Se vider, c'est faire de la place.

Le Carême : la ration

Le Carême est plus léger. Il faut le dire sans détour : on peut manger dans la journée, et la comparaison avec le Ramadan n'est pas à son avantage sur l'exigence.

Mais sa définition n'est pas la même, et c'est là qu'il faut faire attention avant de le juger.

Le Ramadan dit : tu ne manges pas tant que le soleil est là. Le Carême dit autre chose : tu manges — mais tu ne fais pas le gourmand.

Et cette phrase-là touche directement l'un des sept péchés capitaux. La gourmandise, ce n'est pas aimer manger. C'est ne pas savoir s'arrêter. C'est finir son assiette et en redemander une deuxième non parce qu'on a faim, mais parce que c'était bon et qu'il en reste.

Le Carême attaque exactement ce point : aujourd'hui je saute un repas. Aujourd'hui je ne redemande pas de rab. Je reste sur ma ration. Et ce geste minuscule, tenu quarante jours, dit une chose considérable — j'ai eu envie, et je n'ai pas obéi. Ce n'est pas moins spirituel que le Ramadan. C'est le même combat livré ailleurs.

Celui qui repousse son assiette alors qu'il en voulait encore a remporté une petite victoire silencieuse dont personne ne saura rien. Et c'est précisément la victoire que Dieu regarde.

Mais le jeûne n'est pas que la nourriture

Voici le cœur.

Le jeûne de base, c'est se priver de nourriture. Mais la nourriture n'est que la porte d'entrée — l'exercice le plus simple, celui par lequel on commence parce que tout le monde le comprend. Le principe, lui, est bien plus large :

Jeûner, c'est se retirer volontairement ce qui te tient.

Et chacun sait très bien ce qui le tient. Pas besoin d'un maître pour le lui dire — il le sait, et c'est précisément ce dont il n'a pas envie de parler.

Ceux qui l'ont compris

J'ai entendu des gens raconter leur Carême, et certains avaient tout compris sans faire de théorie.

L'un se douchait à l'eau froide pendant quarante jours. Chaque matin, la même seconde d'hésitation devant le robinet, et chaque matin la même décision. Quarante fois, il a gagné contre lui-même avant même le petit-déjeuner.

Un autre avait éteint la télévision. Non pas parce que la télévision est mauvaise — mais parce qu'il avait fini par admettre qu'il passait ses soirées devant des émissions qui ne lui apprenaient rien, qui ne le nourrissaient pas, qui lui prenaient sa vie deux heures par jour et ne lui rendaient rien du tout. Quarante jours sans cela, et il a découvert ce qu'il y avait dans ses soirées quand on les vidait de leur bruit.

Un autre encore avait fait l'inverse : il ne s'était rien retiré, il s'était ajouté quelque chose. Une demi-heure de marche, chaque jour, sans exception. Ce qui, quand on y pense, est exactement le même geste — se priver de son fauteuil.

La liste est personnelle

Alors regarde la tienne. Elle n'a rien à voir avec celle du voisin.

Une addiction. Les jeux vidéo, le téléphone, le défilement sans fin, ce que tu ouvres sans même l'avoir décidé. Retire-le. Tu verras très vite qui commandait.

Le luxe. Vivre dans le confort pendant que d'autres n'ont rien n'est pas un crime — mais s'en retirer volontairement, pour un temps, c'est se rappeler que ce confort n'est pas un dû, et que d'autres vivent le manque sans l'avoir choisi. Celui qui a eu faim un jour regarde autrement celui qui a faim tous les jours.

La paresse. Voilà un jeûne dont personne ne parle, et c'est peut-être le plus dur. Se priver de son inertie. Se lever, faire ce qu'on repousse depuis trois mois, se mettre en action. Pour beaucoup, il est infiniment plus facile de ne pas manger pendant douze heures que de faire enfin la chose qu'on évite depuis l'automne.

La colère. Et ici on touche le sommet.

Le jeûne le plus difficile

Décider de ne pas manger, c'est dur. Décider de ne pas s'emporter, c'est plus dur encore — et c'est le même exercice.

Quelqu'un t'agace. Il a tort. Tu as la réponse toute prête, la phrase qui va faire mal, et tu as même raison de la dire. Elle est là, à trois mètres, tu peux la prendre, personne ne t'en empêche.

Et tu ne la prends pas.

C'est exactement le geste du jeûne. La même structure, le même renoncement, la même victoire invisible. Sauf qu'ici tu ne renonces pas à du pain — tu renonces à avoir raison.

Et il y a plus difficile encore : écouter. Écouter vraiment quelqu'un qui t'énerve, jusqu'au bout, sans préparer ta réponse pendant qu'il parle. Se taire quand on a un argument. Laisser l'autre finir. C'est un jeûne de la langue, et c'est probablement le plus grand de tous.

Voilà pourquoi il est dit que celui qui ment, qui insulte et qui s'emporte pendant qu'il jeûne n'a rien fait du tout — Dieu n'a nul besoin qu'il renonce à sa nourriture et à sa boisson. Ce n'est pas une remarque en passant. C'est le sens même de la chose. Un homme qui a le ventre vide et la langue mauvaise n'a pas jeûné : il a simplement eu faim.

Pourquoi Dieu demande cela

Parce qu'un homme qui ne s'est jamais rien refusé ne sait pas de quoi il est fait.

Il croit qu'il choisit. En réalité il suit — la faim, l'écran, la colère, l'habitude, le confort. Il n'a jamais rencontré sa propre volonté parce qu'il ne l'a jamais convoquée. Et on ne peut pas donner à Dieu une volonté qu'on n'a jamais trouvée.

Le jeûne est l'endroit où on la trouve. Une seule journée suffit à la faire apparaître : à quinze heures, quand tout le corps réclame et que tu tiens quand même, il y a quelqu'un en toi qui tient. Ce quelqu'un-là, tu ne le connaissais pas. Il est la seule chose que tu puisses vraiment offrir.

Et c'est pour cela que le manque, quand il est choisi, ne rend pas triste. Il rend libre. Celui qui a découvert qu'il survit très bien à ce dont il croyait ne pas pouvoir se passer devient impossible à effrayer — et étonnamment facile à rendre généreux.

Un mot nécessaire

Le jeûne ne doit jamais abîmer. Les deux religions sont formelles sur ce point, et elles ne le disent pas du bout des lèvres : le malade, le voyageur, la femme enceinte, la personne âgée, celui dont le corps ne peut pas — sont dispensés, et ils n'ont aucune faute. Le Prophète a interdit le jeûne continu, et il a rappelé à celui qui voulait jeûner tous les jours que son corps avait un droit sur lui.

Il y a d'ailleurs une élégance dans la structure même du Ramadan qu'on ne remarque jamais : au coucher du soleil, rompre le jeûne n'est pas une permission — c'est une obligation. Le commandement de jeûner contient le commandement de manger.

Un jeûne qui détruit n'est pas un jeûne réussi. C'est un jeûne qui a raté. Et si la privation devient chez toi un moyen de te punir plutôt que de t'élever, ce n'est pas de la piété : c'est autre chose, qui a emprunté les habits de la piété, et il faut en parler à quelqu'un.

Pour finir

Ne demande pas si tu dois jeûner. Demande ce qui te tient.

Ce sera peut-être la nourriture. Ce sera peut-être l'écran, ou ta colère, ou ton fauteuil, ou ce petit confort dont tu ne parles à personne. Peu importe. Retire-le, pour un temps décidé à l'avance, et regarde ce qui reste.

Ce qui reste, quand on a tout enlevé, c'est toi. Et c'est cela que Dieu attend depuis le début.

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